Texte de Françoise Lonardoni*, extrait du catalogue Poursuite, ed. Esban, 2009.


Les formes dilatées qui occupent les toiles récentes de Julia Scalbert sont issues d’un long processus de recherche sur la figuration ; le plaisir de peindre, manifeste dès le premier regard sur les toiles, ne cherche pas à se substituer à la question qui rôde dans toute pratique picturale : la peinture rend-elle visible, et alors qu’est-ce que ce visible ?
C’est sur la base de ces questions, fondamentales pour la peinture du 20è siècle et toujours en chantier, que le travail s’est développé, et a évolué.
Les premières toiles sont le lieu de la liberté formelle, laissant jaillir le geste, provoquant des coulures, des brouillages, des superpositions. On y ressent cependant une retenue, une certaine science de l’interruption ; l’abondance d’informations plastiques est toujours limitée à une zone, et atténuée par un recouvrement ultérieur, nuage liquide qui entraîne le regard, imperceptiblement, vers les zones moins peintes. Cette organisation fond-forme, ou ce rationnement de la forme, cantonnée à une partie de la toile, donne une cohérence visuelle à un travail qui, à cette époque, affectionne les moyens fragiles : une peinture délayée mêlée à des traits de fusain, des fonds pâles, des formes en voie d’effacement. La construction est pourtant là, nourrie paradoxalement par la fragilité de ses indices, souterraine mais solide. En voulant échapper à la dialectique artificielle abstraction-figuration, les premières peintures de Julia Scalbert restituent la trace de l’affrontement entre le peintre et la toile : un champ après une bataille à fleuret moucheté, amenant délicatement la peinture vers ses frontières performatives.
Dans la période actuelle, l’intérêt de Julia Scalbert pour le « figural » théorisé par Jean François Lyotard s’affirme, l’engageant franchement dans les risques esthétiques que sa peinture frôle sans cesse. C’est en s’approchant au plus près de ces tabous pour l’art que sont le joli, l’enfantin, le décoratif, que Julia Scalbert débusque et piétine ces limites conventionnelles qui cernent la peinture comme un traité de morale. Chaque toile est occupée par une forme compacte, massive, d’essence familière et inconnue, qui occulte la matière peinte sur le fond, et qui nuit à toute spatialité. Cette figure frontale aux couleurs claires, presque naïves nous est imposée plus qu’elle nous est donnée : sa présence est triviale et subtilement déstabilisante.
Julia Scalbert a un projet : celui de peindre un « univers d’objets non identifiables » dont la présence serait « signifiée mais pas explicitée ».
Ce disant, elle s’inscrit dans les pas des grands maîtres de l’infigurable, Cézanne ou Bacon, rappelant que la peinture peut échapper à l’ordre du dicible tout en restant la trace dynamique de la pensée humaine.

 

*Françoise Lonardoni est historienne d'art, chargée des collections contemporaines, responsable de l'artothèque, à la Bibliothèque municipale de Lyon. Elle a publié des textes et fait des conférences sur des artistes contemporains.