« (…) Ce n’est pas impressionnant ou grand.
Mais si vous êtes satisfait seulement
avec le mouvement du murmure de la vie,
alors c’est ici. »[1]

Un : Je n’ai pas mis un pied dehors.
Deux : Où sont ces enfants qui poussent et font glisser quelque chose sur le sol ?
Trois : Depuis ce matin, il tourne autour du pâté de maison.
Quatre : La terrasse est jolie, mais la balustrade cache la vue.

Le glacis est à la peinture ce que le travelling est au cinéma : l’espace y est le temps.

Dans la peinture de Julia Scalbert, c’est par la succession de couches fines et transparentes qu’arrivent les formes. Ces superpositions de glacis construisent des objets et des espaces peints non-identifiés.

Là, le peintre veille la peinture, dans la lenteur de son élaboration.

Le « laisser-venir » des formes.
Le motif n’est ni lyrique, ni métaphysique : il s’objective. Ici, les objets peints ont un poids, une solidité, une forme qui s’approche parfois des constructions les plus archaïques : motte de terre et linge plié, taupe et femme au foyer en architectes. Parce qu’ils ne sont pas reconnaissables, ces objets peints logent en eux- même une dimension abstraite. Incongruité des objets peints / tendresse d’une palette salie / couleurs musicales à la tessiture grave, accompagnent le mutisme de cette artiste.

Qu’est-ce qui est singulier à la peinture aujourd’hui ? En perdant son aura, la peinture s’est mise à négocier son existence face à son inutilité, sa vacuité même. Mais elle persiste malgré tout, dans une adresse faite au regard de l’autre. Ici, la manière du peintre est un anachronisme pour l’époque : pas de rapidité ou d’identification immédiate. Julia Scalbert hérite d’une dimension picturale qui n’est plus dans la dichotomie figuration/abstraction. Et les objets peints cherchent leurs formes dans la tension que crée ce paradoxe. Ce n’est pas nouveau, chercher à peindre ce que la peinture peut exprimer par ses propres moyens. Mais aussi, tel que l’avait commencé le peintre Guston, résoudre l’énigme de « ces formes solides placées dans un espace imaginé »[2]. Les énigmatiques empilements de Julia Scalbert donnent à voir un espace pictural  paradoxal qui figure la persistance du désir dans le temps. Le sujet de la peinture y est incontrôlable, solide, et le lieu de nombreuses métamorphoses.

 Angela Freres, avril 2015


[1] H.D Lawrence, Etruscan Places, 1932, texte intégral disponible sur http://gutenberg.net.au/ebooks09/0900381h.html, cité et traduit par Eric Suchère in, Principes de légèreté, Raoul de Keyser & pratiques contemporaines, éd. Lienart, coll. Beauté, Montreuil-sous-Bois, 2012, p.17.

[2] Philip Guston, peintures 1947-1979, éd. Centre Georges Pompidou, Paris, 2000.