Tout a lieu dans le tableau.

C’est ainsi que l’artiste Julia Scalbert m’a présenté sa démarche lors de la visite que je lui ai rendue ce printemps à Marseille. Elle avait préparé quelques toiles qui étaient posées contre les murs de l’espace d’exposition des ateliers de la rue Isoard, espace collectif qu’elle partage avec une quinzaine d’autres artistes.

Ce jour-là il ne faisait pas très beau sur Marseille, la veille étaient même tombées quelques gouttes de pluie. De cette lumière du sud qui semble illuminer les contours de chaque relief et accentuer la division des diagonales au croisement des ciels et des rues, subsistait une atmosphère sourde pourtant rassérénée par la fraîcheur et la qualité de la lumière matinale des angles et des objets hésitants. Il fallait encore ajuster la vue, que les yeux se réveillent, que la peau se décrispe. La pluie avait lavé la poussière, et par continuité, je me demandais comment à l’atelier, gérer cet amoncellement de strates pelliculées, puisque finalement, il ne pleut jamais, dans un atelier d’artiste. Ou alors, c’est volontaire.

Je ressentis devant ces quelques œuvres de Julia Scalbert, si aimablement présentées-là, que se construisait une sortie, une extraction, qui se déroulait de l’intérieur, comme l’on extrait une dent de sa cavité buccale. Une violence sourde aurait donc pu s’y manifester. Les œuvres avaient vécu la déroute, qui n’est autre que les décisions et les gestes de l’artiste, en mouvement inverse : posées contre le mur en empilement, la face cachée et calfeutrées à l’atelier, puis présentées à notre regard, elles participaient soudain du renouveau de cette lumière matinale et s’y associaient.

De fait, la première remarque dont m’a fait part Julia Scalbert avant d’engager un échange de questions et de réponses, a permis de franchir en une fraction de seconde les années lumières qui nous séparent du fond de ses tableaux, de ce qu’il y a en premier là‑dessus. Sous les quelques couches qui recouvrent et racontent autre chose, forment un nouveau motif, jusqu’à l’ultime, si fluides et si légères qu’on en devine d’autres étapes antérieures, la pensée de l’artiste se résume là : « je n’ai pas dessiné à l’avance, je n’ai rien préparé, tout se passe dans le tableau ». Et d’ajouter : « c’est pour ça que je peins lentement, que chaque tableau est long à venir ». Chaque passage recadre la peinture en rejouant un nouveau motif, de nouveaux tons, et rien de cela n’est prémédité. Cet effort de construction et d’élaboration, à l’inverse du dessin, ne jaillit pas, mais s’exprime par continuité, par ensembles, par plans, par persistances.

Loin de l’artiste, l’idée d’utiliser la peinture à l’huile, trop lente à sécher et fastidieuse. L’acrylique convient mieux à ce genre de paradoxe : comment faire en sorte que de chaque tableau naisse une profondeur qui est plus l’effet d’un effacement progressif que d’une accumulation de matière ? Est-ce envisageable ? Bien que, dans certains tableaux, les formes dépassent en hors-champ, l’on peut considérer que ce désir d’évasion n’est rien d’autre qu’une volonté d’interroger les plans successifs du temps qui s’étage et s’égrène. Tandis que l'on regarde par la fenêtre, les arbres sont coupés en haut et en bas et les yeux bougent en permanence sous les paupières. Ces expériences phénoménologiques ordinaires et répétées, produisent sans doute des disjonctions, des arrêts sur image qui nous interrogent en tant que sujets. Pour un aveugle, serait-ce de même ? L'oeuvre de Julia Scalbert est tactile.

S’il y a eu du jaune ou du vert, dans un tableau de Julia Scalbert, ces couleurs font partie des couches recouvertes qui disparaissent au profit de coloris récurrents : le rose et le bleu, suivis dernièrement par le bleu noir violacé et le blanc cassé. Les formes sont tubulaires, dans la longueur ou en hauteur, rassemblées dans les formats plus grands et isolées dans les  plus petits.

Que faire donc de cette pluie, qui, si elle n’a pas réellement lieu dans l’atelier, se manifeste dans l’œuvre par le biais des étalements qui vivent de la présence d’autres formes et d’autres plans, des différents passages qui ont été nécessaires à Julia Scalbert pour arrêter le motif ? Cette fluidité serait de l’ordre de l’écoulement, elle prévient : « stop ! » sans autorité, sans imprécation, car il y aurait pu avoir quelque chose d’autre, mais... Le nuage est passé, il s’est éloigné. L’humidité s’évapore en réverbérations muettes et nécrophages. En cela, les bouches et les opercules de Julia Scalbert nous préviennent du silence qui surgit juste après la pluie, comme de celui qui nous attend une fois que nous passons de l’autre côté. Julia Scalbert ne peint pas en posant la toile sur le sol, elle peint debout, en ayant soin dans son lieu de travail, de préserver un espace d’accrochage au tableau en cours.

« Le ciel peut attendre » - il peut bien attendre ce tableau - il va finir lui aussi, à un moment ou à un autre, par arrêter des formes, des déplacements, une vie, gigantesque, rocambolesque, à chuchoter.

 

Céline Leturcq, avril 2016